Ivy League : le vin comme trait d’union

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Harvard, Yale, Wharton : derrière les portes de trois des universités les plus prestigieuses des États-Unis, les Wine Clubs attirent des centaines d’étudiants. On y apprend à déguster, mais aussi à recevoir, à converser, à créer des liens. Plongée dans un monde où le vin participe, à sa manière, à la formation de celles et ceux appelés à occuper demain des positions de premier plan. À Harvard, plus de 400 étudiants et partenaires sont membres du club. À Wharton, ils sont environ 550. À Yale, près de 400 personnes sont inscrites à la Wine Society. Trois campus d’exception, un même constat : alors que les jeunes Américains sont réputés boire moins, le vin continue ici de fédérer.

Le vin, un savoir comme un autre ?

À Harvard Business School, la réponse tient presque de l’évidence. « Le vin est quelque chose qu’il est très utile de connaître socialement », explique Hailey. Dans un univers fait de petits dîners, de rencontres professionnelles et, demain, de repas avec des clients, savoir choisir une bouteille, commander pour une table ou simplement comprendre ce que l’on boit participe d’une forme d’aisance que les étudiants viennent chercher.

À Wharton, le club a même créé sa propre wine school, où l’on apprend à déguster, à accorder un plat ou à choisir une bouteille chez un caviste. Pour sa présidente Victoria Brown, cette connaissance dépasse le seul plaisir du vin : « Beaucoup d’étudiants à Wharton veulent travailler dans la finance, et il existe tout un univers social associé à cela. Il y a aussi de nombreuses occasions où l’on apporte une bouteille ou participe à un dîner où quelqu’un doit choisir le vin. Les gens aiment avoir cette connaissance sous le coude. »

À Yale, Mike Wegner préfère désamorcer le sujet avec humour : « Je soupçonne beaucoup de gens de rejoindre le club en se disant : “Si je veux m’élever socialement, je devrais apprendre deux ou trois choses sur le vin.” Je pense qu’ils restent parce qu’ils se disent : “C’est bon et je passe un excellent moment.” » Le prestige attire. Le plaisir fidélise.

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Le réseau, sans en avoir l’air

Le vin joue aussi un rôle moins attendu : il est propice à une autre forme de networking. À Harvard, une dégustation réunit une dizaine de personnes autour de la même table pendant près de deux heures. « Vous avez vraiment le temps de parler aux gens et de mieux les connaître », souligne Hailey, loin des cocktails où l’on passe rapidement d’un interlocuteur à l’autre.

C’est précisément ce que recherchent beaucoup de ces étudiants : sortir des cercles déjà constitués par les cursus ou les projets professionnels. Victoria Brown apprécie ainsi que le Wine Club ne soit rattaché à aucune trajectoire particulière : futurs consultants, financiers, entrepreneurs, spécialistes de la tech, de la santé ou du retail s’y retrouvent autour de la même table.

À Yale, Mike en mesure déjà les effets : « Sans le club, je n’aurais jamais noué d’amitiés durables avec des étudiants de la faculté de médecine. » Certaines relations se prolongent après le diplôme. Le réseau se construit, presque à son insu.

Grands noms, nouveaux horizons

Le contenu des verres dit aussi beaucoup de ce que recherchent ces étudiants. Les domaines les plus prestigieux exercent toujours une attraction immédiate, tout comme les grandes régions de référence. Mais la réputation ne fait pas tout. Victoria souligne aussi le succès de domaines plus confidentiels lorsque les vins sont rares, singuliers et que la rencontre avec les producteurs est forte : « Certains domaines ne sont pas nécessairement prestigieux, mais le vin est excellent ou difficile à trouver. Et nos étudiants sont curieux : une rencontre authentique avec un producteur peut créer une expérience formidable. »

Les grands vignobles américains restent des valeurs sûres, quand l’Australie, le Chili ou l’Argentine séduisent par leur dimension de découverte. Bordeaux, lui, conserve un statut à part. Une dégustation à l’aveugle Bordeaux contre Napa a ainsi rencontré un immense succès à Yale. À Harvard, accueillir un grand producteur historique de la région suffit presque à garantir une salle comble.

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Victoria Brown résume la puissance intacte de la marque Bordeaux : « Les gens n’en connaissent pas forcément les détails, ils ne sauraient peut-être pas expliquer les différentes rives ou appellations, mais ils savent que Bordeaux est associé à la qualité».

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Boire moins, vouloir en savoir plus

Voilà peut-être le vrai paradoxe. Ces étudiants appartiennent à une génération qui boit moins, mais qui ne se détourne pas nécessairement du vin. Hailey observe une envie de boire moins mais mieux. Victoria voit surtout un intérêt croissant pour la gastronomie, les restaurants et les moments partagés. Elle observe aussi une recherche d’image, d’identité et de cohérence des valeurs, notant d’ailleurs un intérêt pour les vins nature, souvent associés par les jeunes consommateurs à une production plus durable et à une certaine manière de se définir : « À presque chaque événement, sans exception, quelqu’un pose une question sur le vin nature. »

À Yale, Mike Wegner préfère parler d’artisanat. Pour lui, l’avenir du vin auprès de cette génération se joue moins dans la promesse de consommation que dans tout ce qui l’entoure : le lieu, le paysage, l’histoire, l’expérience. « Dites-moi que le vignoble est historique et magnifique. Montrez-moi les caves et les paysages que j’aurai envie d’aller découvrir. Montrez-moi que le vignoble offre une occasion de se connecter au monde, à l’histoire et à d’autres cultures. »

Le digital trouve naturellement sa place dans cette équation. Moins comme un cours de dégustation à distance que comme une porte ouverte sur cet imaginaire. « La principale force des réseaux sociaux réside dans leur capacité à donner envie de voyager. Les vignobles peuvent les utiliser pour se présenter comme des destinations qui méritent d’être visitées », poursuit Mike. Même constat chez Victoria : l’exposition compte, tout comme la capacité à expliquer simplement pourquoi un vin mérite l’attention. Sur Instagram, note-t-elle, quelques mots sur la bouteille choisie et le moment qui l’accompagne suffisent souvent à susciter des questions.

Harvard, Yale ou Wharton, le vin devient ainsi bien plus qu’une boisson : un savoir, une expérience et un langage commun. Une culture que ces étudiants acquièrent aujourd’hui sur les bancs de l’université et qu’ils emporteront sans doute avec eux bien après les avoir quittés.


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